Annoncé comme la réponse aux difficultés économiques du pays, le plan de redressement présenté par le gouvernement soulève de nombreuses interrogations. Dans cette tribune, l’ingénieur statisticien Mamoudou BA, membre de la République des Valeurs, démonte un à un les piliers de ce plan qu’il juge incohérent, inéquitable et déconnecté des urgences nationales. Entre dettes non productives, austérité mal ciblée et absence d’exemplarité, il appelle à une refondation plus courageuse et structurée.
« Plan de redressement : entre tâtonnements politiques et incohérences économiques » | Par Mamoudou BA – Ingénieur statisticien, membre de la République des Valeurs
Le gouvernement a récemment présenté un plan de redressement censé répondre à la situation économique difficile que traverse le Sénégal. Attendu depuis plusieurs mois, ce document était censé incarner une vision claire, structurée et courageuse. Or, à l’examen, ce plan ressemble davantage à une tentative de justification budgétaire qu’à une véritable stratégie de relance. Il illustre surtout un pouvoir qui, après plus de dix-sept mois aux commandes, semble encore chercher ses repères entre contradictions internes et absence de colonne vertébrale économique.
Une gouvernance sans exemplarité : les symboles de l’ancien système préservés
L’un des angles morts du plan concerne les dépenses politiques que le pouvoir central refuse d’exposer au même effort que celui qu’il exige du reste de la société.
Les fonds politiques du Président, du Premier ministre et du président de l’Assemblée nationale, véritables zones d’ombre du budget national, n’ont pas été supprimés, ni même réduits. Ils subsistent, intouchés, protégés par le silence.
À cela s’ajoutent :
Les salaires faramineux de certains directeurs généraux ;
Les recrutements politiques
La réactivation d’agences administratives, parfois fusionnées ou dissoutes dans le passé pour cause d’inefficacité.
Ce refus de remettre en cause les privilèges de l’élite gouvernementale sape la légitimité du discours d’austérité. Comment convaincre les citoyens de consentir à des sacrifices quand l’exemplarité ne vient pas d’en haut ? La crise n’est pas qu’économique : elle est aussi morale et symbolique.
Une dette publique qui explose, sans relance productive
Le niveau de la dette publique a franchi un seuil préoccupant, s’élevant à 10.270 milliards FCFA. Mais le plus inquiétant, ce n’est pas tant son volume que l’absence de contreparties productives.
On ne peut durablement s’endetter si les ressources mobilisées ne servent pas à transformer l’économie. Or, les secteurs stratégiques comme l’agriculture, la transformation locale, ou encore la relance industrielle, n’ont pas bénéficié d’investissements massifs ou structurants.
L’endettement doit être un outil de souveraineté économique, pas un mécanisme de financement de fonctionnement ou de prestige. En l’état actuel, la dette s’alourdit pendant que la machine économique reste grippée, sans plan sérieux pour la remettre en marche.
Maîtrise des dépenses publiques : attention au piège de l’austérité aveugle
Le plan insiste sur la réduction du train de vie de l’État. Ce principe est légitime. Mais encore faut-il distinguer les dépenses inutiles de celles qui soutiennent l’économie réelle.
L’histoire récente du continent, notamment les ajustements structurels des années 1980, montre les ravages d’une austérité brutale : licenciements massifs, récessions prolongées, instabilité sociale. Le Sénégal ne peut se permettre ce scénario.
Les dépenses publiques orientées vers la santé, l’éducation, les infrastructures rurales, ou le soutien aux PME sont des investissements, pas des charges.
Une réduction irréfléchie de ces dépenses risque de produire un effet boomerang :
Moins de dépenses → moins de consommation → moins de croissance → moins de recettes fiscales → aggravation du déficit.
Le redressement budgétaire ne peut réussir que s’il s’accompagne d’un plan de relance ciblé, inclusif et productif.
Fiscalité : le risque de l’asphyxie économique
Les pistes fiscales évoquées dans la presse, notamment la hausse de la TVA de 18 % à 20 %, posent un problème fondamental : elles risquent d’étouffer une économie déjà fragile, au lieu de l’élargir.
Cette mesure toucherait d’abord les consommateurs les plus vulnérables, alimentant une inflation déjà ressentie dans les foyers.
Elle affaiblirait la compétitivité des entreprises locales, réduisant leur capacité d’investissement et d’embauche.
Enfin, elle pourrait décourager les multinationales, qui n’hésiteraient pas à délocaliser dans des pays comme la Côte d’Ivoire, tout en conservant l’accès au marché sénégalais via les textes de la CEDEAO.
La priorité devrait être de relancer l’économie pour élargir la base fiscale, et non d’augmenter mécaniquement les taux au risque de tuer la reprise.
Un plan sans colonne vertébrale économique
Le plan de redressement présenté par le gouvernement manque de cohérence, d’audace et de lisibilité économique. Il ne propose ni réforme structurelle ambitieuse, ni vision à moyen terme. Il fait l’impasse sur l’exemplarité, ignore les signaux d’alerte budgétaires, et n’aborde pas la question centrale de la productivité nationale.
Un redressement digne de ce nom suppose :
Un leadership courageux et exemplaire ;
Des investissements massifs dans les secteurs productifs ;
Une rationalisation crédible et transparente des dépenses de prestige ;
Une fiscalité équitable, intelligente et porteuse de relance.
Sans ces piliers, le plan risque de rester ce qu’il est aujourd’hui : un exercice de communication budgétaire, sans transformation réelle, dans un contexte qui n’a plus de place pour l’improvisation.





