Le 31 janvier 2012, un acte de bravoure marque l’histoire politique du Sénégal. Devant les grilles du Palais présidentiel, des jeunes, menés par Thierno Bocoum et Badara Gadiaga, décident de défier le pouvoir en place. Ce texte rend hommage à un compagnon de lutte aujourd’hui emprisonné.
Face aux grilles du Palais : hommage à Badara Gadiaga
Il est des gestes qui marquent une vie et des pas qui résonnent bien au-delà des trottoirs qu’ils foulent.
Le 31 janvier 2012, devant les grilles du Palais de la République, une poignée de jeunes décidèrent d’abréger les détours et de regarder le pouvoir droit dans les yeux.
Parmi eux, un nom reste gravé : Badara Gadiaga.
Ce texte est un hommage.
Un témoignage de vérité.
Un rappel implacable que certains combats ne vieillissent pas parce qu’ils ont été menés debout, avec dignité.
Un contexte de lutte sourde
À l’époque, chaque 23 du mois, l’opposition organisait une manifestation contre le troisième mandat du président Abdoulaye Wade.
Le 31 janvier 2012 marquait la septième mobilisation après celle du 23 juin.
L’opposition scandait. Le pouvoir déroulait.
Une sorte de théâtre démocratique sans écho : podiums, discours, sono… mais rien ne bougeait.
Nous, les plus jeunes, étions convaincus que cette méthode ne portait plus.
Ce n’était ni l’âge ni l’expérience qui nous faisaient défaut, mais l’intuition radicale qu’il fallait aller plus loin.
Être plus près, plus audible, plus frontal.
Il fallait parler à l’oreille du président.
La décision
À la veille du 31 janvier, en ma qualité de responsable national des jeunes, j’ai réuni un cercle restreint de camarades, dont Badara Gadiaga.
(Je tairai volontairement les noms des autres acteurs de cette action, par respect pour leur discrétion. Ils se reconnaîtront. Ce récit n’a pas vocation à exposer, seulement à témoigner.)
L’idée jaillit : manifester directement devant les grilles du Palais de la République.
Là où le pouvoir ne peut faire semblant de ne pas entendre.
Là où l’on ne l’attend pas, mais on le devance.
C’était risqué.
Le Palais est la zone la plus verrouillée du territoire, mais c’est précisément pour cela qu’il fallait y être.
La préparation
Tout devait aller vite. Pas de fuite. Pas de failles.
Badara prit en charge le repérage : par où surgir, à quelle heure, comment déjouer les cordons de sécurité ?
Pendant ce temps, slogans imprimés, mobilisation discrète.
Une réunion cruciale est convoquée pour 8h.
En entrant dans la salle, on m’informe que de nombreux jeunes sont déjà là.
Je me tiens debout, les tracts devant moi, et je lance :
« Il ne s’agit pas d’une réunion. Nous allons manifester devant les grilles du Palais. »
Silence.
Les visages se figent, les regards se croisent. L’ambiance bascule.
Je poursuis :
« Chacun est libre. Ce que nous faisons est risqué. Je n’en veux à personne. Que chacun prenne ses responsabilités.
Des taxis seront affrétés.
Mettez-vous aux alentours du Palais et rejoignez-moi si vous me voyez apparaître. »
Le moment de vérité
Nous quittons la salle.
Direction l’hôpital Principal, point de ralliement discret.
On nous fait signe : le groupe est prêt.
On aperçoit ces jeunes, déterminés, porteurs d’un message de liberté.
Je descends de la voiture et me dirige vers la grille centrale.
À ma droite, Badara, le pas sûr, le regard fixe.
Des silhouettes se joignent à nous, instinctivement, silencieusement.
Le groupe prend forme.
L’Histoire, elle, est déjà en marche.
Arrivés face au garde rouge, nous avançons et brandissons nos tracts :
« Wade, libère ton peuple. »
En quelques minutes, des dizaines nous rejoignent.
La foule grossit.
Les forces de l’ordre se ruent : matraques, insultes, brutalités.
Mais le signal est donné.
La marche continue jusqu’à Sandaga.
Au rond-point de la Médina, la presse arrive. Je parle. La police aussi.
Arrestation.
L’arrestation et la nuit au commissariat
Nous sommes cinq à être arrêtés.
Conduits d’abord au commissariat de Rebeuss, puis au central, puis transférés à Bel-Air.
C’est là, dans une cellule exigüe, que nous passons la nuit.
Le lendemain, retour au central.
Fin de journée, libération.
Aucun regret. Aucune reddition.
Seulement la conviction d’avoir fait ce qu’il fallait.
L’hommage à Badara
Ce jour-là, un frère marchait à mes côtés.
Il s’appelle Badara Gadiaga.
Il portait un blouson.
Je portais une casquette.
Il portait le courage, et nous portions ensemble l’espoir.
Aujourd’hui, Badara est injustement emprisonné.
Mais qu’ils sachent tous une chose :
Ce qu’il a toujours défendu, c’est l’État de droit.
Ce qu’il a toujours incarné, c’est la dignité d’un combat juste.
Ce qu’il a semé ce jour-là, c’est une graine que la peur ne pourra jamais étouffer.
Conclusion
L’Histoire finit toujours par reconnaître ceux qui, un jour, ont osé se tenir debout là où d’autres baissaient les yeux.
Thierno Bocoum
Président AGIR – Les Leaders





