La situation actuelle que traverse le Sénégal, marquée par le différend opposant M. Ousmane Sonko et M. Bassirou Diomaye Diakhar Faye, met en lumière une problématique majeure : la politisation de l’administration menace l’équilibre institutionnel du pays. Si ces tensions semblent d’abord d’ordre partisan, elles dépassent rapidement le cadre des partis pour toucher à l’ensemble de la République.
Lorsque les querelles politiques influent sur la gestion administrative, la neutralité et l’efficacité de l’État sont mises à l’épreuve, et les répercussions concernent autant les institutions que les citoyens.
L’administration sénégalaise, censée incarner la continuité, mutabilité et égalité tel que prévue par la loi de Louis Rolland de 1928, est aujourd’hui largement affectée par des recrutements politiques. Deux voies permettent d’intégrer la fonction publique : la voie directe, par concours, fondée sur le mérite et la compétence ; et la voie indirecte, par recrutement, souvent influencée par les considérations partisanes. Or, moult des agents publics relèvent de cette seconde catégorie (recrutement politique).
Cette situation fragilise l’administration et crée un terrain propice aux conflits internes. Elle explique également pourquoi les tensions entre figures politiques influentes peuvent déstabiliser l’ensemble de l’appareil Étatique.
L’histoire sénégalaise le montre : le 12 novembre 1972, un conflit interne impliquant le président Senghor avait déjà illustré les dangers d’une administration instrumentalisée politiquement. L’expérience démontre que la neutralité de l’administration est une condition sine qua none de la stabilité nationale.
Pour comprendre l’organisation et le fonctionnement du gouvernement sénégalais, il est essentiel de rappeler certains fondements constitutionnels. La Constitution du Sénégal, en son article 53, dispose que « le Gouvernement comprend le Premier ministre, chef du Gouvernement, et les ministres ». Elle précise en outre que « le Gouvernement conduit et coordonne la politique de la Nation sous la direction du Premier ministre. Il est responsable devant le Président de la République et devant l’Assemblée nationale ».
Le Décret n°2024-942, fixant les attributions du Ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, dispose en son article premier que « sous l’autorité du Premier ministre, le ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères est chargé de préparer et de mettre en œuvre la politique d’intégration africaine et la politique extérieure du Sénégal définie par le Président de la République, ainsi que de veiller à la gestion et à l’assistance des Sénégalais vivant à l’étranger ».
Cette architecture démontre la cohérence de notre gouvernance, fondée sur la coordination entre le Président, le Premier ministre et les ministres, et sur la neutralité des administrations chargées de mettre en œuvre les politiques publiques.
Quand même, il serait judicieux de rappeler que l’enjeu majeur réside dans la distinction entre l’homme d’État et l’homme politique. L’homme d’État agit pour l’intérêt général et veille à la continuité et à la neutralité de l’État. L’homme politique, lui, agit souvent dans le cadre des ambitions de son parti.
Les ministères stratégiques (Justice; Affaires étrangères; Finances; Défense; Intérieur) nécessitent donc d’être confiés à des hommes d’État capables de servir l’ensemble de la nation et non des intérêts partisans.
Même si la politique pénale est définie par le chef de l’État, elle doit être appliquée de manière responsable par le biais du Ministre de la Justice, qui assure la cohérence, l’encadrement et la continuité des décisions. À ce sujet, j’ai soutenu par le passé dans les médias que ce poste pourrait être réformé, voire supprimé, pour plusieurs raisons que j’ai exposées dans des articles et émissions.
Toutefois, même dans ce cadre, il est possible de mieux encadrer la fonction, afin de garantir la neutralité et l’efficacité de la justice.
De même, la politique étrangère, la politique intérieure et la diplomatie relèvent de l’État. Mais cela n’empêche pas de réfléchir à des réformes pour moderniser et rationaliser la gestion de ces domaines stratégiques. La diplomatie, tout en restant sous la direction de l’État, peut être organisée de manière à renforcer la coordination, la compétence et l’efficacité, loin des logiques partisanes.
Comme le rappelait Jean-Jacques Rousseau, « un peuple est toujours maître de changer ses lois, même les meilleures ». Et selon Franck Moderne, « la révision est formellement une technique procédurale par laquelle les pouvoirs publics modifient expressément et officiellement le texte constitutionnel ».
Ces deux réflexions mettent en lumière la nécessité de réformes adaptées aux réalités contemporaines. La révision institutionnelle et législative constitue un outil essentiel pour corriger les dérives et assurer la neutralité de l’administration, la cohérence des politiques publiques et la pérennité des institutions.
Toutes fois, pour garantir la stabilité de l’État et la crédibilité de ses institutions, plusieurs réformes doivent être envisagées :
1. Dépolitisation des ministères de souveraineté : Justice, Affaires étrangères, Finances, Défense, Intérieur doivent être confiés à des hommes d’État;
2. Encadrement de la politique pénale : même si la politique pénale est définie par le chef de l’État, son application doit passer par le ministre de la Justice, avec un encadrement clair et responsable;
3. Réforme de la diplomatie et de la politique étrangère : moderniser la gestion de ces domaines pour garantir efficacité, coordination et neutralité;
4. Renforcement de la neutralité administrative : encadrer les recrutements indirects et garantir que l’accès aux postes repose sur le mérite et les compétences;
5. Valorisation de l’intérêt général : les ministres et responsables doivent agir pour l’État et non pour un parti ou un groupe d’intérêts;
6. Révision institutionnelle et législative : adapter les textes pour clarifier les responsabilités et renforcer la coordination entre le Président, le Premier ministre et les ministres.
In fine, la stabilité du Sénégal repose sur la qualité de ses institutions et l’intégrité de ceux qui les incarnent. La politisation excessive des ministères de souveraineté et de l’administration publique constitue un risque majeur pour la démocratie et l’État de droit. La distinction entre homme d’État et homme politique, la dépolitisation des postes stratégiques, l’encadrement responsable de la justice et la réforme de la diplomatie sont des mesures indispensables pour consolider la République.
Agir aujourd’hui, c’est garantir un Sénégal stable, impartial et respecté demain. La grandeur d’une nation ne se mesure pas seulement à sa puissance économique ou diplomatique, mais également à la solidité, la neutralité et la compétence de ses institutions et de ceux qui les dirigent.
Merci de votre aimable attention.
KALIDOU BÂ.
- Juriste en formation (ISDD)
- Politiste en formation (FSJP-UCAD)
- Jeune leader sénégalais.
Mail : sonexcellencekalidouba@gmail.com





