« Sénégal : une économie à terre, l’urgence de l’économie réelle » | (Par Mamoudou BA)

Résumé
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« Sénégal : une économie à terre, l’urgence de l’économie réelle » | (Par Mamoudou BA)

Alors que les autorités brandissent des chiffres flatteurs de croissance, une analyse rigoureuse de la note de conjoncture du premier trimestre 2025 révèle une réalité bien plus sombre. Dans ce texte incisif, Mamoudou BA, ingénieur statisticien, décortique les dynamiques économiques du Sénégal et alerte sur un déséquilibre stratégique majeur, entre endettement massif, précarité sociale, et effondrement des secteurs productifs.

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Analyse exclusive d’un ingénieur statisticien sur la note de conjoncture du premier trimestre 2025

Par Mamoudou BA – Ingénieur statisticien

Une dette écrasante avant même la croissance

Le décor macroéconomique du Sénégal en 2025 est alarmant. Avant de parler de croissance, il faut parler de dette. Le 2 juillet 2024, RFI alertait : l’endettement du Sénégal a atteint 119 % du PIB, un niveau historiquement critique.

La loi de finances rectificative 2024 prévoit un creusement sans précédent du déficit budgétaire, alors que selon le député Thierno Alassane Sall, plus de 10 207 milliards FCFA ont été contractés en dettes en seulement deux ans par le nouveau régime, sans visibilité claire sur leur usage productif.

Ces chiffres ne sont pas neutres. Ils posent une question fondamentale : où va l’argent ? Et surtout : pour quels effets sur l’économie réelle ?

Pendant que les hydrocarbures dopent artificiellement le PIB, les ménages sombrent dans la précarité, les entreprises locales suffoquent, et les piliers vivants de l’économie sénégalaise s’effondrent.

Un miroir silencieux : la note de conjoncture comme outil de vérité

La note de conjoncture économique du premier trimestre 2025 n’est pas un simple document technocratique. C’est un miroir brutal, une radiographie sans filtre de notre réalité économique. Elle ne fait pas de politique ; elle parle chiffres. Et les chiffres ne mentent pas. Ils révèlent.

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En tant que statisticien, j’ai croisé les indicateurs, analysé les écarts, déchiffré les dynamiques invisibles. Le constat est clair : le Sénégal est en déséquilibre stratégique majeur.

I. Une croissance asymétrique, sans inclusion

Le PIB a progressé de +8,1 % (hors agriculture) ce trimestre. Une croissance en apparence impressionnante, tirée presque exclusivement par les hydrocarbures (+330,6 %) et les industries extractives. Mais ces secteurs ne créent ni emploi local, ni valeur redistribuée dans l’économie domestique.

Pendant ce temps, les moteurs traditionnels de revenus – commerce, artisanat, services, agriculture – stagnent. La croissance est devenue un trompe-l’œil, sans effets d’entraînement social.

II. Le secteur tertiaire s’effondre : alerte rouge

Le tertiaire, qui représente 56,5 % du PIB, s’est contracté de -19,8 % en variation trimestrielle. Ce n’est plus un accident conjoncturel, mais une crise structurelle.

Tous les sous-secteurs déclinent : commerce, immobilier, hôtellerie, santé, télécoms. Le pouvoir d’achat est en chute libre, la consommation domestique s’écroule.
📉 80 % des ménages déclarent une dégradation de leur niveau de vie.

III. Agriculture et pêche : le monde rural sacrifié

Les régions rurales et côtières vivent une double peine. L’agriculture souffre des retards d’irrigation, du changement climatique, et de l’absence de transformation locale.

La pêche artisanale s’effondre :

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–40,8 % à Saint-Louis,

–20 % à Ziguinchor.

Les causes : surpêche, pollution, désengagement des politiques de régulation.

Ces secteurs emploient, nourrissent et stabilisent des millions de Sénégalais. Aujourd’hui, ils sont laissés pour compte.

IV. Finances publiques asphyxiées, entreprises étranglées

L’État améliore certes ses recettes fiscales. Mais il n’honore pas ses paiements aux entreprises, notamment dans le BTP. Résultat :

Chantiers à l’arrêt

Faillites silencieuses

Licenciements massifs

Le crédit bancaire progresse, mais reste hors de portée des PME, faute de garanties. L’État contracte mais ne paie pas. Il impose mais n’investit pas.

RECOMMANDATIONS STRATÉGIQUES POUR UNE RELANCE RÉELLE ET DURABLE

  1. Réduire le train de vie de l’État

Suppression/fusion des agences et directions inutiles : audit indépendant.

Harmonisation des salaires et avantages des hauts fonctionnaires : plafonnement des indemnités pour les DG, PCA, etc.

Réduction des dépenses administratives : rationalisation du parc automobile, des missions à l’étranger, digitalisation complète des procédures.

  1. Orienter la dette vers l’investissement productif

Gel des dettes improductives : priorité aux projets générateurs d’emplois.

Tableau de bord public et trimestriel de la dette : affectation, taux, échéances.

Obligation d’étude d’impact économique ex ante pour tout nouvel emprunt.

  1. Stimuler la demande intérieure

Suspension ciblée de la TVA sur les produits de première nécessité.

Bons alimentaires/transferts monétaires pour les ménages vulnérables.

Revalorisation des salaires bas, dans le public comme dans le privé.

  1. Soutenir les entreprises locales

Paiement immédiat des dettes intérieures de l’État.

Création d’un fonds souverain de roulement pour les PME.

➔ À Lire aussi :  "Guerre commerciale des États-Unis : quelles conséquences pour l’Afrique, et quelles stratégies de résilience pour le Sénégal ?" (Par Mamoudou Ba)

Allègement fiscal temporaire pour les secteurs les plus exposés (BTP, agro-transformation, commerce de proximité).

  1. Réinvestir dans l’agriculture et la pêche artisanale

Assurance agricole nationale contre les risques climatiques.

Plan d’irrigation accéléré dans les zones à fort potentiel.

Transformation locale obligatoire d’au moins 30 % des produits agricoles et halieutiques.

  1. Refonder la gouvernance économique

Création d’une cellule de crise économique rattachée à la présidence.

Audit public des dettes, des marchés et des projets.

Réforme anti-corruption ciblée : digitalisation de la commande publique, du cadastre, des services fiscaux et douaniers.

  1. Valoriser les ressources extractives au profit des générations futures

Loi sur la sous-traitance locale obligatoire (30 % minimum).

Fonds souverain intergénérationnel dédié à la santé, l’éducation et l’innovation.

Investissement dans la formation des jeunes dans les secteurs stratégiques (énergie, numérique, géosciences).

  1. Mettre la jeunesse au cœur du redressement

Plan triennal d’emploi jeunes, adossé à des quotas dans les marchés publics.

Relance de la formation technique et professionnelle, alignée avec les besoins économiques.

Banques de développement jeunesse, financées par le fonds souverain.

Réconcilier l’économie avec les citoyens

Le Sénégal n’est pas condamné. Il regorge de ressources, d’intelligences et de créativité. Mais il manque d’alignement entre les ambitions macroéconomiques et la réalité sociale.

Gouverner, ce n’est pas fêter le PIB, c’est transformer la croissance en mieux-être.

L’économie réelle est en alerte maximale. Il ne faut plus interpréter les chiffres. Il faut les entendre. Et agir.

Mamoudou BA
Ingénieur statisticien

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